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Eric SCILIEN

Comment faire pour rencontrer quelqu'un

Première Partie : Apprentissage      

Chapitre 1 :

Les enfants peuvent-ils croire ce que disent les adultes ?

Après la cantine, nous rentrons tous en classe. Sans parler ni faire de bruit comme le maître, Monsieur Cazal, l'exige. Il faut dire que Monsieur Cazal, il fait peur avec sa grosse barbe noire, ses dents jaunes et sa bouche qui sent mauvais l'odeur de sa pipe. Sa pipe qu'il fume sans arrêt, à toutes les récréations. Quand Monsieur Cazal s'énerve, on le sent prêt à faire quelque chose de terrible. Alors le mieux, c'est qu'il ne s'énerve pas.

Au moment de m'assoir, je vois tout de suite le mot écrit en gros caractères à la craie blanche sur le tableau, à côté de la date du jour : DICTÉE.

Les dictées, je déteste. Je me trompe toujours et quand je ramène une mauvaise note à la maison, mon père me gronde et me donne des punitions. C'est pourtant pas de ma faute. J'en fais pas exprès, d'avoir des mauvaises notes.

- Asseyez-vous, prenez vos cahiers d'orthographe et notez la date du jour au stylo rouge dans la marge, dit Monsieur Cazal.

Tout à coup,un cri me fait sursauter. C'est Thouvenel. Tout le monde se retourne vers lui. Il s'est relevé de sa chaise en hurlant et maintenant, il chiale. Il a l'air d'avoir vraiment mal.

- Qu'est-ce qu'il y a, Thouvenel ? Qu'est-ce qui t'arrive ? tonne Monsieur Cazal.

Il est sûrement inquiet à cause de sa responsabilité (Monsieur Cazal n'a jamais aimé Thouvenel). Il s'approche de lui, Thouvenel pleure toujours. Il a une punaise plantée dans le cul. Monsieur Cazal l'enlève d'un coup sec.

- En plus, c'est une punaise rouillée ! dit Monsieur Cazal.

Il envoie Thouvenel se faire désinfecter la fesse à l'infirmerie. Ensuite il se tourne vers nous. Avec sa grosse voix qui fait peur, il tonne :

- Qui a fait ça ?

On se regarde tous.

- Qui a mis une punaise sur la chaise de Thouvenel ?!

On pourrait entendre un mouche voler. Peut-être même un moucheron.

- Je vous préviens, personne ne sortira d'ici tant que le coupable ne sera pas dénoncé !

Thouvenel avait tiré les cheveux d'Aurélie Morel pendant la récré. Peut-être que c'était elle. Mais peut-être pas. On dirait que personne ne sait.

- J'attends ! dit Monsieur Cazal.

Il a vraiment l'air en colère. Avec sa règle, il tape dans la paume de sa mains comme s'il était pressé de s'en servir.

- Si le coupable ne se dénonce pas, alors je vais être obligé de punir tout le monde.

Tout à coup, il semble découvrir la présence de Meunier au fond de la classe.

- Dis donc Meunier, ça te fait rire ?

- Non, m'sieur.

Nous, on voit bien que Meunier ne rie pas. Ça ne le fait pas rire du tout, il a trop la trouille. Il voudrait que tout le monde comprenne du premier coup.

Monsieur Cazal ne le quitte pas des yeux.

- Viens ici avec ta trousse.

Le maître fouille dans la trousse de Meunier, personne ne sait ce qu'il cherche. Peut-être d'autres punaise rouillées.

Mais il ne trouve rien. Alors il abandonne la trousse sur la table avec un air déçu et cherche autre chose pour punir Meunier.

- Qu'est-ce que tu as sur les mains ?

- C'est de l'encre.

- On ne t'a pas appris qu'il faut se laver les mains avant de venir en classe ?

- C'est pas ma faute...

- C'est la mienne peut-être !

- Non... C'est mon stylo qui fuit.

- Va au coin, les mains sur la tête. Et sans un mot ou je te colle deux cent lignes à faire pour demain matin.

Meunier obéit avec des airs de chien battu.

- Retourne-toi contre le mur.

Sitôt Meunier retourné, Monsieur Cazal s'adresse à nous :

- J'attends toujours.

Le silence dure un long, très long moment.

Monsieur Cazal nous observe les uns après les autres, c'est à peine si on ose respirer.

- J'attends ! répète Monsieur Cazal.

À ce moment,la sonnerie annonce la récréation.

- On ne bouge pas.

La récréation se passe sans nous.

À la deuxième sonnerie,on entend les enfants des autres classes rentrer dans leurs salles en faisant du bruit. Puis le silence retombe.

- On restera ici toute la nuit s'il le faut !

 

ROMAN

Un petit roi

1 - Enceinte

Pour se comprendre, il faut se pencher vers celui ou celle à qui l'on souhaite parler, comme pour l'embrasser dans le cou. Et forcer sa voix :

- C'est trop fort !

- De quoi ?

- La musique !

L'autre grimace son incompréhension. Jean-Louis renonce à se répéter, faits signe que c'est sans importance.

Il finit son verre de pétillant, envisage déjà le suivant. Ce soir, il a décidé de se lâcher.

Pas trop, pas au point de ne plus être en capacité de ramener la voiture. Claire n'apprécierait pas.

Mais un peu quand même.

C'est vrai, la vie n'a pas été simple ces derniers temps. Mais l'a-t-elle jamais été ?

Rentrée compliquée au lycée - Jean-Louis est prof de maths. Le niveau des élèves semble diminuer d'année en année, inversement proportionnel à la montée des incivilités.

Tout ça ne serait que péripéties s'il n'y avait pas eu cette fausse couche quelques mois plus tôt.

La troisième. De loin la plus douloureuse et une immense déception pour tous les deux.

Si Claire a alterné moments d'abattement et périodes d'hyperactivité - parfois à la limite de l'hystérie - lui s'est efforcé de se montrer discret dans sa peine.

Inutile d'en rajouter.

N'empêche qu'il a passé des heures, des soirées entières sur Internet pour essayer de savoir, comprendre le pourquoi des ces fausses couches à répétition. Des soirées pour rien puisqu'au final, il n'est pas plus avancé.

Jean-Louis veut croire que tout cela est derrière eux. Aujourd'hui, Claire est à nouveau enceinte et l'entretien de ce matin avec leur médecin aura eu le mérite de les rassurer.

Au moins un peu.

La majorité des fausses couches interviennent avant deux mois et demi de grossesse. Et Claire vient de passer le cap des trois mois. Cette fois, ils tiennent le bon bout, Jean-Louis en est persuadé.

Ils le veulent tellement, cet enfant.

" Vous savez, il n'y a aucune raison de ne pas vous montrer optimistes."

Le toubib a raison. Cesser d'imaginer le pire, refuser de s'enfermer dans la spirale de l'angoisse et vivre l'instant présent, voilà la bonne attitude !

Une blonde souriante lui présente un plateau où trônent trois coupes qui ne demandent qu'à trouver preneur. D'un regard, elle l'invite à se servir.

- Merci !

Ça fait vraiment du bien de décompresser. Au retour, Claire conduira. Ils n'en ont pas encore parlé mais elle ne lui refusera pas.

Les flics rôdent dans le coin, tout le monde sait ça. Ils font la chasse aux joyeux drilles qui ont le tort de boire un verre de trop. Le gouvernement n'a pas trouvé d'autre solution pour renflouer la dette et combler le trou de la sécurité sociale.

Tout à coup, Jean-Louis réalise une chose. Il n'a pas vu Claire depuis un moment.

Tout à l'heure, elle était assise à côté de lui sur le canapé. Elle s'est levée et n'est pas reparue. Elle est peut-être en train de discuter dans la cuisine avec Marie, la maîtresse des lieux ?

Jean-louis se lève, la cherche des yeux.

Quelqu'un a la bonne idée de baisser le son, place aux slows. Jean-Louis reconnait les premières notes de 10cc, " I'm Not In Love ".  Ça lui rappelle des souvenirs, de vieux souvenirs.

Pas si vieux, tout de même.

Dans la cuisine, il fait frais. Ils sont une demi-douzaine à discuter en fumant leurs clopes, fenêtre grande ouverte sur la nuit étoilée.

Marie parle avec Bruno. Assis sur la bord de la table, Bruno semble en équilibre instable. Il en tient manifestement une bonne.

Jean-Louis les interrompt :

- Excusez-moi, vous avez vu Claire ?

- Claire ? Je crois qu'elle est partie avec un autre mec, elle en avait marre de toi !

Mort de rire, Bruno.

- Très drôle.

Marie fait signe qu'elle ne sait pas.

Jean-Louis se sent gagné par un sentiment de crainte diffuse, comme un mauvais feeling. Il prend sur lui pour garder son calme.

Retour dans la pièce principale.

Où Claire reste invisible.

La chercher. La trouver, surtout !

Le couloir.

La salle de bain, plongée dans l'obscurité.

Il allume la lumière, elle est là. Assise par terre dans un coin, entre la baignoire et le lavabo. Le cœur battant, il s'agenouille à sa hauteur, l'inquiétude dans sa voix :

- Claire, qu'est-ce qui se passe ?!

Elle tourne vers lui un visage ravagé de larmes.

- Quelqu'un t'a fait du mal ? Dis-moi !

Les mots manquent, se soustraient. Claire semble en état de choc. Jean-Louis prend sa main, l'invite à se relever. Elle le laisse faire, sans forces.

Une fois debout, pour toute explication elle retrousse sa jupe jusqu'au nombril.

Stupeur.

Sa culotte est rouge de sang.

- Je vais crever...

- Non, ne t'inquiète pas ! Tu fais une fausse couche, je vais t'emmener à l'hôpital. Ils vont s'occuper de toi...

- Tu ne comprends pas... Je vais crever si je ne peux pas avoir d'enfant.

 

Un homme sans quête est un vélo sans roue

 1 - Romance

 Aimer au sang - Le langage des fleurs

 Tu disais je t'aime. Comme personne ne me l'avait dit. Tu m'offrais des fleurs. Des roses, du lilas et des iris, une couleur différente chaque jour, pour chacune de nos étreintes. Tu incarnais mon horizon, tu étais mon souffle et mon cœur qui bat. Tu parlais de nous au futur et dans ta bouche, mon mot préféré c'était toujours.

Aujourd'hui, parmi tous les débris de ce qui fut nous, je me souviens de notre premier jour, un après-midi de septembre sur la place Saint-Augustin. Il faisait si chaud ; le rouge montait aux joues des enfants. Des hommes se promenaient torse nu, un mouchoir blanc sur la tête ; des femmes aux décolletés provocants montraient leurs jambes. Les terrasses des cafés débordaient sur les trottoirs et toutes les places à l'ombre des parasols étaient occupées.

J'étais assise sur un banc près de la fontaine, en plein soleil. J'avais apporté mon carnet à dessin avec l'idée de faire quelques croquis mais rien ne venait sous mon crayon. Trop de vague à l'âme. De sentiment d'inutilité et d'abandon.

Tu as été celui qui est venu m'offrir cette rose sans un mot, comme une main tendue. Une rose blanche, synonyme d'innocence et de pureté.

Je l'ai respirée avant même te regarder.

- Vous aviez l'air si triste, mademoiselle... Je ne pouvais pas vous laisser comme ça.

Tu souriais. J'ai cru t'avoir déjà vu ou te connaître déjà. Peut-être ressemblais-tu vaguement à un acteur américain dont je n'avais jamais su le nom, je t'ai demandé si tu faisais du cinéma. Ça t'a fait rire.

- Non, je suis dans la pub. Mais c'est tout aussi intéressant, vous savez !

Tu respirais l'assurance et la force mâle, l'arrogance virile et décontractée. Tu t'es assis à côté de moi et tu m'as demandé si j'aimais la poésie. Je t'ai répondu oui. Alors tu m'as parlé des poèmes de Baudelaire et du spleen de Paris. Puis tu t'es intéressé à ce qui je dessinais et je t'ai montré mes croquis esquissés la veille. Tu as eu l'air favorablement impressionné - mais je ne savais pas si tu était sincère car très vite, tu as laissé filtrer tes intentions. Sans aucune ambiguïté.

M'emmener dans ton lit et me faire l'amour.  J'ai compris que tu étais rompu à ce genre d'approche. Séduire faisait partie de toi et de ton mode de vie mais ça ne changeait rien. Parce que toi aussi, tu me plaisais. Par ton premier geste, cette rose que tu m'as offerte, je t'ai cru différent des autres. Romantique, à l'encontre de cette race d'hommes qui n'osent pas m'aborder, les plus nombreux. Pourtant je sens leurs regards sur moi. Ils m'observent, me scrutent. Me dévisagent. Je leur plais, oui. Je le sais depuis toujours. Depuis que mon oncle me faisait sauter sur ses genoux : " Quelle est mignonne, cette petite ! " Je leur plais mais plus encore, je leur fais peur. Parce que trop féline, trop spéciale. Brûlante au-dedans et insensible au dehors, insaisissable. Écorchée vive.

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