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FEEL BAD ou ne m’oublie jamais - Eric Scilien

 1999 - DES PROMESSES

 Samedi soir, discothèque « Le Clair de lune »

Les slows.

 Dès les premières notes de « Still loving you » de Scorpions, ce fut la ruée. Comme un signal que beaucoup attendaient avec l’impatience de jeunes chiens trop longtemps tenus en laisse.

 Quentin se pressa vers une rousse aux lèvres charnues et aux cheveux longs. Il l’avait repérée depuis un moment.

– Tu danses ?

– Non, merci.

 Un coup de poignard dans le cœur ne lui aurait pas été plus douloureux. Il s’efforça malgré tout de garder le sourire. Il s’était convaincu qu’elle accepterait sinon, jamais il ne se serait risqué à l’inviter.

 Raté.

 Sur la piste de danse, les couples s’étaient maintenant formés. Il y avait encore cette petite brune assise toute seule là-bas, sur une chaise le long du mur. Elle semblait attendre quelque chose. Ou quelqu’un. Qui manifestement, ne venait pas. Sans réfléchir, Quentin força sa timidité et tenta le coup.

– Tu danses ?

 La fille lui jeta un furtif coup d’œil. Tout en esquissant une sorte de grimace, elle lui signifia son refus d’un signe de tête. Quentin chercha un mot, un trait d’humour, n’importe quoi qui lui permette de sauver les apparences mais rien ne lui vint.

 L’instant d’après, quasiment sous son nez, un grand maigre invita la brune à son tour. La fille accepta aussitôt. Écœuré, Quentin fit volte-face et prit la direction du bar.

 Il se sentait maintenant aussi confiant qu’un jeune puceau, entré en pleine nuit et par erreur dans un bordel à matelots. Il lui fallut lutter contre la désagréable impression d’être observé, de dos, par une nuée de regards moqueurs. Probablement n’était-ce que son imagination.

 N’empêche.

 En quête de contenance, il s’accouda au comptoir en s’efforçant d’afficher l’attitude blasée du vieux briscard revenu de tout ; s’il ne voulait pas offrir l’image du loser – le type avec qui personne n’avait voulu danser –, il lui fallait commander un autre verre.

– Un whisky coca, s’il vous plaît.

 Même si quelque chose en lui voulait encore y croire, il ne se faisait plus d’illusions. La soirée était foutue.

 Encore une nuit où il se retrouverait seul entre ses draps. Imbibé d’alcool, un goût de cendrier dans la bouche et l’amertume de la frustration en prime. Pourquoi est-ce que rien ne fonctionnait ?

 Y aurait-il quelqu’un là-haut qui lui en voulait personnellement ?!

 Avec Bob, son copain de virée, ils avaient pourtant abordé la soirée gonflés à bloc. Ils avaient fait ce qu’il fallait pour ça. Sitôt la voiture garée sur le parking de la discothèque, ils s’étaient vidé une demi-bouteille de vodka orange, histoire de se mettre en condition. D’ailleurs où était passé Bob ?

 Il le chercha du regard.

 Peut-être lui avait-il eu plus de chance ?

On lui servit son verre. Quentin n’aimait pas le whisky mais justement. Il avait mérité ce goût de punaise dans la bouche, se l’imposait comme une punition. Tant pis, il ferait passer à grand renfort de cigarettes.

 Il l’aperçut enfin sur la piste de danse, une blonde plantureuse entre les bras. Bob avait sagement posé ses mains sur ses reins ; le temps que le couple tourne une fois sur lui-même et ses mains étaient descendues d’un cran, elles englobaient maintenant les fesses de la blonde. L’instant d’après, tous les deux s’embrassaient à pleine bouche, avec la même avidité que si leur vie en dépendait.

 Quentin détourna le regard. Il sentait monter en lui les affres d’un ressentiment sombre et destructeur. Ce n’était même pas de la jalousie, non. C’était pire. Une incompréhension matinée d’injustice. Bob avait la tête de travers, un cheveu sur la langue et riait bêtement à n’importe quelle blague, drôle ou pas. Et pourtant, il emballait !

 Quentin vida son verre dans une grimace. Il était temps d’aller soulager sa vessie.

 Sitôt franchie la porte battante, l’odeur lui souleva le cœur. Ça puait là-dedans ! De fait, quelqu’un avait rendu tripes et boyaux dans un urinoir.

 Quentin se détourna, dégoûté. Au moins, l’endroit offrait l’avantage d’une vague insonorisation. Il réalisa à quel point, à l’intérieur de la boîte, le déluge de décibels lui avait labouré le crâne.

 Il urina en ressassant son infortune.

 Depuis combien de temps n’avait-il pas réussi à ramener une fille dans son lit ? Son histoire avec Magali – sa dernière copine –, remontait à plus de six mois. Ils n’étaient restés que trois semaines ensemble mais lui s’était vite attaché.

 D’autant qu’au lit, ç’avait été le feu d’artifice ! Question sexe, Magali osait tout, n’avait aucune retenue.

 À l’époque, il était persuadé que ses sentiments étaient réciproques. Jusqu’à ce qu’elle le largue du jour au lendemain, sans préavis ni explication.

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