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Sofia Perez

Hasard

Je maudis ce silence qui s’impose un peu plus chaque jour, et qui résonne comme une évidence, celle du vide à venir entre nous. Quelle tristesse, quand toutes mes aspirations me ramènent toujours, inévitablement, vers elle.

Quand ce lien que nous avons tissé, extrait de mon cœur les larmes d’une peine infinie.

J’entends pourtant encore le timbre de sa voix, un timbre doux, presque inaudible. Le murmure d’un aveu fatal, d’une timidité maladive qui suscita en moi un désir fou. Celui de la connaître. C’est dans une cour austère de l’éducation nationale que nous nous sommes rencontrées. Je ne l’avais presque pas remarquée jusqu’à ce jour, jour J d’un chuchotement qui se nicha au creux de mon oreille et qui scella notre destinée.

Frédérique arborait un corps sec, un corps bien entretenu, sous le contrôle d’une activité sportive régulière. Un galbe maîtrise qui lui donnait en apparence un air sûr et dominant.

Son allure abritait un cerveau plutôt puissant, qui se nourrissait de l’absurdité ambiante. Elle adorait mettre en lumière tout ce qui semblait dysfonctionner et dans l’éducation nationale les exemples ne manquaient pas. C’était même du pain béni pour elle d’évoluer dans un tel contexte. La plupart du temps lorsque Frédérique parlait, les autres l’écoutaient religieusement. D’ailleurs, la directrice avait pris l’habitude de la consulter. Elle exerçait le plus souvent une sorte d’aura sur son auditoire. Sans s’en rendre particulièrement compte.

C’est pour cette raison que ce que j’entendis ce jour-là me fit l’effet d’une bombe. Car J’étais bien sûre d’avoir entendu le fond de ses propos mais je n’arrivais pas à croire que c’était elle qui avait prononcé ces mots là. Elle ? Timide ? Ce n’était pas possible. Je percevais un décalage fulgurant entre l’image qu’elle renvoyait et ce qu’elle éprouvait intérieurement. Je ne reconnaissais pas celle qui évoluait près de moi dans son costume de collègue, celle que je m’étais approximativement approprié jusqu’alors. C’était la voix d’une petite fille qui l’habitait et qui s’était invitée là au beau milieu d’une banale conversation entre professionnels. Toujours est-il que cette intrigue me parut particulièrement digne d’intérêt. Et que le soir même je me rapprochai d’elle pour satisfaire ma curiosité.

Je me mis régulièrement à l’observer. J’avais l’impression qu’elle cherchait un endroit pour évoluer et qu’elle n’incarnait pas celui qu’on lui proposait. Elle était ailleurs, en marge, quelque part. Je ne sais pas pourquoi elle s’est approchée de moi mais je suis certaine qu’elle ne l’a pas fait par hasard.

Je me suis d’ailleurs longtemps demandé comment son instinct avait fait pour me saisir si naturellement. Je pense qu’une mère sang n’aurait pas été plus habile. Elle pressentait que j’étais insatisfaite dans mon travail, que j’avais besoin d’explorer d’autres horizons et elle m’ouvrit ces portes-là avec une certaine humilité, déconcertante, en me proposant des méthodes qui sortaient de l’ordinaire, hors des sentiers battus, faites par des pédagogues qui pensaient avant tout à l’intérêt de l’enfant et qui ne le considéraient pas comme un abruti. Des méthodes qu’elle avait expérimentées et qui semblaient plaire.

Notre entente devint rapidement fulgurante.