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L’auteure - Brigitte Lécuyer

Ce soir-là, j’avais déjà coupé les olives en julienne, haché les canapés au saumon, donné à manger au jambon à l’os, râpé le chien et mis le four au frigo ou le contraire. J’étais fin prête à recevoir les invités. Oui, non, tout allait bien madame la marquise, à vingt heures j’allumerai les bougies, avant ce n’était pas la peine. Un malheur arrivait si vite.

Calée dans mes sabots, j’attendais aussi le dernier moment pour me faire belle, mettre ma petite robe noire spéciale soirée, mon collier de perles noires aussi, de Tahiti (cadeau de Bertrand) et mes escarpins de princesse des mille et une nuits, en solde, mais une petite folie tout de même. J’étais juste un peu stressée ces temps-ci, par mon travail, le nouveau patron, des locaux neufs et peu adaptés, les enfants qui profitaient du divorce pour se trouver des circonstances atténuantes à leur médiocrité scolaire, le chien malade qui vomissait partout, le hamster qui fuguait de sa cage et qu’on retrouvait dans le tiroir à chaussettes, lesquelles en dentelle, finissaient à la poubelle.

Exceptionnellement, Noisette coucherait dans le garage. Les enfants étaient déjà casés chez mon ex dont ce n’était pas le jour, mais j’avais promis juré de les reprendre dimanche à 10 heures tapantes, juste avant que débute le grand prix de Monza ou de Spa je ne sais plus. Parce qu’il me connaissait bien, Josselin se méfiait encore. Il ratait à cause de mon nouveau mec et de ses idées d’auteur, un ciné, un resto, une soirée d’enfer avec ses potes. Et quoi d’autre encore ?

Moi, j’angoissais d’avoir à inviter cette inconnue, l’amie d’enfance de mon ami, qu’il venait de retrouver grâce aux amis de mes amis sur facebook. Cette grande auteure comme il l’appelait avec emphase ouvrait bientôt sa maison d’édition ! Éditeur, il n’avait que ce mot là à la bouche ! À ma connaissance, on ne disait pas encore éditeuse. Éditeuse, gigoteuse, rieuse, trieuse, friteuse, chieuse, tous ces mots se mirent à valser dans mon crâne et à me donner le tournis. Moi aussi je savais écrire et faire des vers sans en avoir l’air comme Victor Hugo, et je n’en faisais pas tout un plat.

J’avais ouvert le frigo où se revigoraient une barquette de tomates cerise, des minis concombres et des carottes en bâtonnets taillés de mes petites mains. Un Sauvignon bien frais me tendait ses bras dorés, je l’ai attrapé. J’en ai sifflé une bonne lampée, directement au goulot et ça m’a fait un bien fou.

Histoire d’amuser la galerie, j’ai demandé à Bertrand quelle taille elle faisait son auteure et si elle n’allait pas devoir se baisser pour passer notre porte avec sa moitié. Mais Bertrand n’avait pas ri, mais pas ri du tout. Consterné, voilà il était consterné et me trouvait consternante, ridicule et même jalouse.

Alors moi jalouse ai-je pouffé. Moi jalouse, en fait je… et bien oui je l’étais, mais je n’allais pas lui avouer, il aurait avancé ses arguments et justement, je n’avais pas envie de les entendre ce soir, ses arguments

J’ai retrouvé les verts murs de ma cuisine. En douce, j’ai descendu un bon tiers du Sauvignon qui était bon mais trop sucré. Je commençais déjà à voir trouble et à flotter.

 

La dame qui poussait un fauteuil roulant avec personne dedans

 

Attablée en bonne compagnie à la terrasse d’un restaurant, j’aperçus une dame qui poussait un fauteuil roulant sans personne dedans. Je n’y prêtai pas particulièrement attention et continuai de m’entretenir avec mes amies. Nous venions de commander nos desserts quand la dame en profita pour réapparaître dans notre champ de vision.

On la trouva curieuse sans plus et nous reprîmes nos échanges, regrettant toutes déjà l’insouciance de nos vacances.

C’est alors que l’étrange personne revint avant que nous en ayons fini avec notre repas, enfin avant que la note ne nous soit apportée. Elle repassa de son air dolent, encore une autre fois. Cette fois-ci, je fis davantage attention à elle, à cette femme qui poussait un fauteuil roulant vide. J’imaginais le pire, un cruel accident, la perte d’un mari, d’un parent, d’un enfant.

Elle marchait se concentrant sur l’horizon, semblant ne voir ni n’entendre personne, amarrée aux poignées de son fauteuil, le regard lointain, presque souverain. Elle avançait droit devant d’un pas souple et lent, et personne ne pouvait penser qu’elle avait des difficultés à se mouvoir ou à marcher. L’amie à mes côtés me fit remarquer qu’elle ne portait aucun sous-vêtement, ce que je constatais aussi quand elle réapparut, toujours aussi dolente, ses fesses molles et ses seins lourds ballottant doucement sous le tissu mou d’un survêtement délavé.

Je lui donnais une petite cinquantaine d’années, sa chevelure épaisse et sans cheveux blancs était remontée négligemment en chignon à la Brigitte Bardot et des mèches s’en échappaient de partout. Son visage rond avait dû être beau et ses traits agréables. Elle respirait la sérénité ou l’indifférence au monde et balançait chacun de ses pas chaussés de ballerines, d’une façon presque indécente, comme si elle voulait par ses nombreux passages, attirer l’œil sur elle, bien qu’elle ne regardât nul part.

La femme qui poussait un fauteuil roulant avec personne dedans, passa ainsi devant nous quatre ou cinq fois, je ne sais combien de kilomètres elle fit ce jour-là.

En partant, je la revis encore, pareille à elle-même, aussi absente, aussi impassible, à faire les cent pas devant le lycée, imperturbable. Cette fois-ci, une cigarette extra longue était posée au coin de ses lèvres, mais elle ne semblait pas allumée.

Je me réveillais en sueur, Spartacus m’écrasait la poitrine et ronronnait comme une vieille locomotive ! Ouf, ce n’était qu’un cauchemar, du moins un drôle de rêve. J’en faisais souvent ces temps-ci. Je virais gentiment Spartacus, le persan roux de Camille, qui poussa un miaulement indigné. Je zieutais le réveil, il n’était que 4 h 44. Bien trop tôt pour se lever. Je m’extirpai de mon lit quand même, j’avais trop chaud, j’avalai un verre d’eau fraîche et me recouchai en ruminant mes futurs projets. Je me demandais où était ce fameux cahier sur lequel j’avais noté mes émotions et des pans mités de mon histoire, du moins une partie, bien avant que je ne rencontre Gauthier et que nous ayons Camille. J’ai eu soudain le besoin impétueux de poser des mots sur ce que je vivais ces temps-derniers. Alors je me mis à écrire dans ma tête.

Une heure plus tard, je me levai, ouvris mon vieil ordinateur aussi lent qu’une tortue centenaire. En attendant, je pris ma douche. Sur mon fond d’écran, cranait fièrement la photo d’un cheval bai : Isadora. C’était la dernière folie d’Arthur qui voulait marquer à sa manière mes quarante ans, il connaissait ma passion pour cette race, les chevaux islandais, il savait aussi que rien ne pouvait autant me ravir. Il vivait en Islande depuis tant d’années et me manquait cruellement. On ne se voyait qu’aux vacances et encore pas tous les ans. Je m’appliquais à lui rendre visite une année sur deux. Pour lui, c’était plus compliqué : la logistique et le coût d’un tel déplacement devenait si laborieux pour lui et toute sa famille, que généralement il préférait m’inviter, quitte à m’avancer le prix du voyage si j’étais trop fauchée.

Mon cadeau était le plus somptueux cadeau du monde, mais pour en jouir pleinement, Arthur avait dû user de patience pour effectuer les formalités, de la paperasse, gérer les procédures d’exportation, être en règle avec les services vétérinaires et supporter mon impatience et mes questions idiotes. Mais il fallait aussi que je trouve l’endroit où Isadora allait vivre et brouter en paix. Or, je ne vis pas spécialement à la campagne, même si dans mon département, il y a de jolis coins et le Vexin en toile de fond.

Je ne sais plus comment le cheval islandais m’avait envoûtée, je n’étais pas la meilleure des cavalières, mais j’en avais monté chez Arthur. Ce cheval-là, doté d’un caractère docile et plus petit que la moyenne, ne me faisait pas peur. Les plus grands spécimens dépassent rarement un mètre cinquante cinq au garrot. De cette race, j’appris tout sur le tas, qu’elle possédait cinq allures et non pas trois comme la plupart des autres chevaux : le pas, le trot, le galop, le tölt et l’amble. Le tölt étant un pas typique de la race. Ce cheval est surtout apprécié des femmes qui comme moi, ne sont pas des grandes gigues. Il est aussi l’ami des enfants ou de n’importe quel cavalier qui a le dos ou les genoux fragiles. Imaginez un pas où le cheval s’adapte au terrain accidenté et il l’est assurément en Islande, en limitant la pose de ses sabots. Un peu comme s’il volait dans l’air. Or pour l’avoir vu de mes yeux, je pouvais affirmer que ce cheval volait vraiment.

Quand tout fut fin prêt, j’avais trouvé un havre pour ma jument, en Normandie, du côté d’Ault. Ault m’avait ébloui parce que c’était un endroit beau et pur, isolé et un peu au bout de tout. J’aime les endroits déserts, les plages longues et balayées de vent, les contrées sauvages. Isadora y trotterait donc. L’hiver elle regagnerait une écurie et après son débourrage, les écoliers du coin pourraient même la monter. Cette solution m’avait semblé idéale. Elle m’appartenait, mais vivrait dans un haras, un arrangement entre le propriétaire et moi, je ne payais que sa nourriture et les frais vétérinaires. 

Trois années venaient de s’écouler. J’avais organisé une vie rythmée aux pas d’Isadora. Mais il me fallut vite déchanter, la voir une fois par semaine, c’était déjà trop : trop compliqué, trop cher et je m’étais vite rendu compte que les miens ne me laisseraient pas si facilement prendre la poudre d’escampette tous les week-ends. Là-bas, du côté d’Ault, j’étais dans un monde à part, un peu sur une autre planète, loin des soucis, du travail, des courses, du ménage, des relations familiales compliquées, et si j’avais tenté d’associer ma fille à cette passion, je devais me rendre à l’évidence, ce n’était pas son truc. Je lui avais raconté que lors de ma dernière visite au haras, j’avais croisé un étalon pie de toute beauté qui je le pensais vraiment, serait parfait pour elle. Camille avait levé les yeux au ciel, comme affligée. J’en avais touché un mot à l’éleveur, qui ne m’avait pas encouragée dans cette direction non plus. J’étais déjà ravie de savoir qu’elle avait échappé à la dermite estivale qui semblait toucher les chevaux islandais récemment débarqués sur notre sol ou tout sol étranger au leur. Isadora avait déjà connu des hivers autrement plus éprouvants que les nôtres. Au début, j’avais dû la laisser tranquille, zéro stress, zéro travail, pour que son acclimatation soit optimum. C’était frustrant de la regarder s’ébattre et gambader dans son pré, et de pas pouvoir faire un brin de balade avec elle. Il me fallait attendre, alors j’avais attendu qu’elle ait pris le pouls de son nouveau territoire et de ses nouveaux compagnons, pour enfin pouvoir la monter.

L’image de sa longue crinière blonde, sa croupe arrondie et ferme, ses yeux noirs veloutés, ornés de cils recourbés, revenait me hanter. Elle m’obsédait. Je m’inquiétais du temps, d’un hiver neigeux qui bloquerait les routes, et m’empêcherait de la rejoindre. Mais à cette heure matinale, le petit cheptel devait dormir tous blottis les uns contre les autres. C’est ainsi que dans leur pays d’origine, ils affrontaient les pires conditions climatiques. Depuis cet été, Isadora et ses copains, disposaient  d’un nouveau refuge bâti exprès pour eux à l’abri des dunes, et le vieil Anselme, un ancien palefrenier venait les visiter chaque jour. Auprès d’eux, le vieil homme oubliait ses rhumatismes accentués par les tempêtes et les pluies salées venant du large. Mais Anselme n’avait ni téléphone, ni internet, du moins pas la panoplie de nos outils de communication, le joindre était mission impossible. Je devais renoncer à l’idée, de parler d’Isadora avec lui.

Enfin d’après l’éleveur, Isadora était trop jeune pour pouliner, car dès qu’elle serait mère, je serai tenue de la laisser en paix avec son poulain. Comme la Perrette de La Fontaine pourtant je fabulais : Je me voyais assister à la naissance du futur héritier et je souriais aux anges. J’avais dans l’idée de créer mon écurie, de changer radicalement de vie, et surtout de déménager.

Perdue dans mes pensées, je ne voyais pas le temps passer, mais j’avais décidé de lui consacrer mon prochain week-end qui s’annonçait trop doux pour un mois d’octobre, et j’essaierai encore d’embarquer Camille dans l’aventure. J’avais ressenti un manque de conviction de sa part et mon petit doigt me disait qu’il était vain d’insister. Camille avait de moins en moins envie de me suivre là où j’allais juste pour mon plaisir, et à une époque de l’année où la météo était aléatoire. 

Aux dires de ma fille, l’endroit était pourri, loin de tout, la falaise escarpée et dangereuse, le chemin pour accéder au haras truffé de trous fangeux, l’humidité réfrigérante, la pension de famille où nous descendions, minable et la bouffe dégueu. Bref Camille avait une tonne de raisons pour se défiler et me laisser seule avec ma mauvaise conscience. Car oui, j’avais mauvaise conscience à l’abandonner à son père qui pourtant ne demandait que ça.

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