BOOKLESS EDITIONS

Maison d'Edition en ligne

  •  
  •  
  •  
  •  

Stéphane HUBERT    -    ROMAN

La dimension omega

NEW-YORK, 1972, 15  heures

Markus avait remarqué cet attroupement insolite devant la Chase Manhattan Bank sur la deuxième avenue. Un sentiment diffus lui intimait de ne pas se joindre aux badauds.

Pourtant, rien autour de lui ne justifiait cette hésitation. La journée était claire et ensoleillée, une fin de printemps doux, loin encore des chaleurs étouffantes des étés new-yorkais. Tout allait de soi dans l'avenue bourdonnante. Les gens vaquaient à leurs occupations sans se soucier du regard des autres comme dans ces ruches bien ordonnées où chacun paraissait savoir quelle était sa place. Et ce qu'il devait faire... La circulation s'écoulait lentement, fluide comme un ralenti cotonneux. Aucune menace nulle part. Des échos de la guerre en Asie parvenaient bien de temps à autre à ses oreilles, mais sans troubler son esprit plus que ça. Cela se passait tellement loin...

Cependant, cette impression en face de la banque le troubla. Le temps lui sembla suspendu et une crainte le submergea : cela voulait-il dire que le danger était partout ? Foutaises ! Mise à part une guerre de plus en plus contestée au Vietnam, la majorité vivait confortablement dans une Amérique où le chômage était à la marge. Néanmoins comme ailleurs, le quotidien peut réserver des surprises : on risque de se faire écraser en traversant une rue. Ou de mourir subitement d'un arrêt cardiaque au cours d'un jogging. En regardant Jerry Lewis le soir à la télé... Se faire assassiner pour quelques dollars en traversant Central Park ? Il y avait déjà songé... C'est le jeu et tout le monde connaît les règles. Si on devait penser à ça tout le temps, autant rester calfeutré chez soi. Avec, si possible, une infirmière à proximité...

Une vibration inhabituelle l'avait averti d'un danger. Markus eut un discret haussement d'épaules et cette mauvaise impression disparut tout aussi rapidement qu'elle était apparue. Mais la curiosité est un moteur puissant, parfois irrépressible.

Il traversa  la rue, louvoyant prudemment entre les voitures, avançant mollement. À présent, les badauds lui semblaient plus nombreux. Il se rehaussa sur la pointe des pieds et risqua un œil par-dessus le feutre mou d'un quidam en imperméable. Des photographes braquaient leurs viseurs vers l'entrée de la banque, le flash au magnésium, prêt à se déclencher. De part et d'autre de la porte, des policiers hargneux ou nerveux, l'arme à la main et canon pointant vers le ciel. De gros flingues, des 38 spécial police. Quelques inspecteurs serrant de puissants Colts, des Magnums 350 sans doute. Le grabuge, sourd, était tendu.

Markus tapota sur l'épaule devant lui et demanda ce qui se passait. Sans se retourner, mais à haute et intelligible voix, il entendit : " Un meurtre va être commis. " Une joggeuse passa rapidement à proximité sans s'arrêter ; il eut le temps de remarquer l'étrange emblème en pendentif. Une lettre grecque ? Il avança de quelques pas, à hauteur des photographes : l'un d'eux lui fit signe de monter quelques marches. Son geste aimable, n'avait rien d'autoritaire : poliment, il le conviait à poser devant les objectifs. Soudain un brouhaha à l'intérieur de la banque. Deux individus masqués, armes au poing, s'extirpèrent de l'édifice en tirant en l'air.

Une pensée s'imposa à lui comme une évidence : Markus avait déjà eu par le passé des intuitions. Des sortes de prémonitions qui se présentent à vous comme des éclairs... Il croyait à une forme particulière de fusion entre le monde et ses habitants, laquelle fait anticiper des choses à priori singulières et même impossibles, comme des événements dont personne ne prévoirait l'existence une minute avant. Ces flashs surviennent d'une façon imprévisible. Nous ne les voyons pas venir et pourtant ils se produisent !

Le meurtre qui devait avoir lieu était le sien.

Tout cela était une mise en scène de sa propre mort et de son assassinat. Impossible de dire pourquoi, mais c'était ainsi ! Lorsqu'il sentit l'éclair de feu lui traverser la poitrine, il eut le temps de se demander qui pouvait bien lui en vouloir au point d'organiser une telle mise en scène de sa mort, parfaitement stupide et inutile. Dans un brouillard, Markus se vit allongé sur le sol, et eut le temps d'apercevoir la grimace du policier qui, écartant le revers de sa veste, regardait la plaie au niveau de sa poitrine. Avant de sombrer...

Vous êtes ici : Accueil Ça commence comme ça La dimension omega