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Bernard VIALLET

Le mammouth m'a tuér

Tout a commencé pour moi au cours de l’année scolaire 1969/1970. J’étais encore étudiant à la Faculté des Lettres et en même temps maître d’internat pour la deuxième année. Je surveillais l’étude du soir, puis le repas et enfin le dortoir où je dormais dans un petit box attenant pour pouvoir intervenir au moindre incident. Le lendemain matin, après le petit déjeuner, nous passions le relais aux surveillants d’externat et étions libres de nous reposer ou de travailler nos cours jusqu’à 17h, moment où il fallait reprendre la surveillance. L’avantage, en plus du petit salaire qui me permettait d’être autonome et de ne rien demander à mes parents, incapables d’ailleurs de me financer, était de me laisser au moins trois jours entiers pour aller assister aux cours.

Je travaillais d’abord dans un Lycée Technique (maintenant appelé LEP) à plus de 70 kilomètres de la capitale, puis à la rentrée suivante dans un autre, privé celui-ci, mais plus proche. L’ennui était le salaire relativement plus faible et la population scolaire assez particulière : la plupart des élèves avaient été en échec scolaire dans les établissements publics de la région. Ces deux établissements me semblèrent particulièrement difficiles à l’époque. Mais je n’avais encore rien vu !

À quelque chose malheur est bon. J’y appris à me faire respecter, à toujours m’imposer, à ne jamais baisser les bras quelles que soient les circonstances. Il n’était pas rare, suite à un chahut, un monôme ou un charivari quelconque au dortoir, de faire descendre tout le monde dans la cour à n’importe quelle heure de la nuit pour rétablir l’ordre… Rien de tel qu’une série de tours de cour dans le froid pour calmer les esprits. À cette époque, les pions pouvaient se permettre de gratifier les fortes têtes de quelques taloches bien placées, histoire de se faire obéir. C’étaient des pratiques admises aussi bien par les enfants que par les parents. De nos jours, certains doivent même douter que cela ait pu exister !

J’ai pu constater également la différence entre l’école publique et l’école privée. À l’époque, l’école publique était mieux dotée et souvent mieux cotée. L’école privée donnait une impression de parent pauvre avec ses vieilles tables pleines de graffitis et ses dortoirs misérables. Mis à part quelques institutions prestigieuses que je ne nommerai pas, le tout venant accueillait principalement des élèves qui avaient échoué partout et dont les parents ne pouvaient pas s’occuper pour des raisons professionnelles. Il n’y avait pas de ruée vers le privé, loin de là. Les professeurs donnaient l’impression de pauvres hères blanchis sous le harnais, sous payés et un peu aigris de se sentir de seconde catégorie. Il y avait même une sorte de complexe vis-à-vis du public. À partir de 1984, tout allait basculer et lentement se retourner en faveur du privé.

Cette expérience de « surveillant » faisait suite pour moi à une longue série de séjours comme moniteur de colonie de vacances et de centres aérés (terminologie de l’époque. On dit maintenant « animateur » et « centre de loisirs », mais c’est la même chose), où j’avais pu observer des groupes d’enfants dans leur contexte le plus favorable. Le mono a l’avantage d’amuser les enfants et de faire accessoirement un peu de discipline si besoin est. Le pion, lui, n’est pas là pour distraire, mais uniquement pour surveiller. Il n’a donc pas le beau rôle, d’autant plus que j’avais affaire à certains élèves à peine plus jeunes que moi !

Je découvris aussi toutes les difficultés de la vie de prof : les chahuts, l’opposition, l’indifférence voire la rébellion des potaches. Je rappelle que nous étions en 69 et que ce n’était déjà pas facile d’enseigner en LEP… Bien sûr, aucune comparaison avec la situation actuelle, mais quand même, cela me suffit à abandonner toute idée d’enseigner en secondaire comme j’avais pu l’envisager auparavant.

 

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