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Marcel Lourel – Mademoiselle Sey

Roman

Chant 1

Sans que j'y prenne garde, ma vie s'est arrêtée brutalement. Comme un canasson que l'on mène à l'abattoir, je n'ai plus envie d'avancer, je n'ai plus le souhait de prendre un énième coup de trique, alors je me suis arrêté.

Un 1er Mai, dans un accès de rage, d'autres diront de désespoir amoureux, je me suis suicidé. Je m'appelle (je m'appelais) Daniel de Narval, je suis né à l'automne 1971 et suis mort au printemps 2014. Il y a des jours fériés plus moroses que d'autres. Un jour, j'ai fait l'inventaire de ma vie, de ses joies, de ses réussites et de ses amertumes. La quarantaine bien tassée, j'ai fait aussi l'inventaire de ma psyché. Ce n'est pas glorieux.

Il faut s'y résoudre : je suis borderline. C'est bête, mais c'est comme ça. Je n'ai pas choisi.

Je ne suis pas psychologue, encore moins psychiatre et même pas thérapeute à la petite semaine. Alors, comme tous les abrutis moyens en quête d'une pseudoscience facilement ingérable, j'ai jeté un coup d’œil sur Wikipédia.

Le verdict tombe. À la section " troubles de la personnalité borderline ", on peut lire : " Le trouble de la personnalité borderline est décrit comme un schéma envahissant d'instabilité dans les relations interpersonnelles, de l'image de soi et des affects, également marqué par l'impulsivité commençant chez le jeune adulte et présent dans un grand nombre de contextes [...] Il faut au moins cinq des neuf critères présents pendant un laps de temps significatif :

- efforts effrénés pour éviter un abandon réel ou imaginé ;

- mode de relations interpersonnelles instables et intenses caractérisées par l'alternance entre les positions extrêmes d'idéalisation excessive et de dévalorisation ;

- perturbation de l'identité : instabilité marquée et persistante de l'image ou de la notion de soi ;

- impulsivité dans au moins deux domaines potentiellement dommageables pour le sujet (par exemple : dépenses excessives, sexualité, toxicomanie, alcoolisme, jeu pathologique, conduite automobile dangereuse, crise de boulimie ou d'anorexie) ;

- répétition de comportements, de gestes ou de menaces suicidaires, ou d'automutilations ;

- instabilité affective due à une réactivité marquée de l'humeur (par exemple : dysphorie épisodique intense, irritabilité ou anxiété durant habituellement quelques heures et rarement plus de quelques jours) ;

- sentiments chroniques de vie ;

- colères intenses (rage) et inappropriées ou difficulté à contrôler sa colère (par exemple : fréquentes manifestations de mauvaise humeur, colère constante ou bagarre répétées, colère subite et exagérée) ;

- survenue transitoire dans des situations de stress d'une idéation persécutoire ou de symptômes dissociatifs sévères.

En somme, le trouble de la personnalité limite est principalement caractérisé par :

- la peur du rejet et de l'abandon ;

- l'instabilité de l'humeur ;

- la difficulté à contrôler les pulsions, les actions, les réactions, les actes impulsifs souvent néfastes ;

- les relations interpersonnelles instables ;

- une difficulté avec l'intimité ;

- une dissociation et une méfiance importante en présence de stress. "

Putain de merde ! Tel est pris qui croyait prendre puisque c'est mon portrait craché ! Exception faite des crises de boulimie ou d'anorexie, j'aurais pu cocher toutes les cases sans difficulté.

Alors, je me suis foutu en l'air, au propre comme au figuré. La signature de toute une vie. Comme un regain, un ultime sursaut, j'avais expédié un SMS la nuit précédant l'acte, puis plus rien. Trois étages plus bas, après un vol plané sans parachute, je me retrouve affalé contre le bitume. Défenestré, incapable de bouger ou d’émettre le moindre son. Une atroce douleur envahit la cage thoracique, semblable à un coup de poignard. Je suffoque. C'est disloqué comme une poupée jetée au sol, les yeux révulsés, un filet de sang suintant de mes narines que je suis étendu contre le tarmac. Fines gouttelettes rougeâtres roulent sur le sol. Regard étincelant de terreur. Mais après un moment qui m'a semblé une éternité, j'ai découvert, la mine un peu abasourdie, que je n'étais pas au bout de mes surprises. Le fait est que j'ai raté mon départ et me retrouve dès lors emprisonné dans un corps familier devenu par la force des choses, absolument étranger.

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