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PETIT PONT

Partie 1

1

Deux petits carnets noirs annoncent des modifications profondes de ma personnalité. Dans mon milieu, ce n’est pas souhaitable. Alors oui, j’ai un peu peur. Cela ne m’empêche pas de les relire attentivement ni de m’y atteler entre deux séances d’entraînement. C’est comme un rituel, mais comparé aux laçages aléatoires des chaussures que j’évoquerai plus tard, celui-là est d’un genre plus envahissant. On en sort pas complètement indemne. Cela s’insinue en vous par petites touches, forcément, ce qu’on retrouve là-dedans, c’est vous, par petites touches.

C’est bien là que ça se complique.

Après avoir achevé le premier carnet, j’ai hésité un peu à poursuivre dans cette voie. Je ne comprenais pas vraiment où tout cela allait me mener. Passer d’une description factuelle à des impressions furtives, relater un évènement plutôt qu’un autre, tout ceci semblait à la fois stérile et décousu. Mais à y regarder de plus près, j’ai fini par percevoir l’unité sous-jacente qui tapissait chacun de ces textes. Curieusement, c’est à moi qu’ils s’adressaient, enfin à une partie de moi, celle qui avait besoin de mots et de signes pour exister. Et sous des allures innocentes, parfois futiles, quelquefois teintés d’humour, ils me parlaient de vie, de direction et de choix. Alors, j’ai commencé la rédaction du second carnet, mon écriture s’est fluidifiée et ma pensée s’est aiguisée, elle a fini par révéler la tonalité de mon quotidien. Et ce n’était pas l’image que je m’en étais faite. Remarquez, tout cela, je pouvais quand même le deviner, il y avait plusieurs indices disséminés autour de nous. Mais c’est tout de même plus simple, quand on peut lire noir sur blanc, une de ces annonces se parer d’atouts thérapeutiques. La dernière datait de deux semaines, je l’avais appelée « Petit pont. ». Le titre m’était venu naturellement comme une réponse à l’impasse dont les contours se dessinaient jour après jour. Ces petits textes commençaient toujours par une date un lieu et une heure, comme s’il fallait figer le temps et l’espace.

J’avais donc écrit ceci.

24 mars, camp d’entraînement, 10 h 12

Petit pont

C’est Rémi, le titi parisien, qui s’était retrouvé coincé le long de la ligne de touche. Il avait déjà deux adversaires autour de lui et un troisième arrivait en renfort. Rémi était un peu particulier, il avait un art certain pour se compliquer la vie sur un terrain de football. Il fallait toujours qu’il tente des dribbles improbables, qu’il choisisse les options les plus audacieuses, au grand désespoir de ses entraîneurs et de ses partenaires qui trouvaient certaines de ses inspirations géniales, mais son jeu bien trop alambiqué pour suivre les lignes directrices de nos schémas tactiques. Une fois, il m’avait humilié à l’entraînement, il avait osé une feinte qui m’avait pris de court, je m’étais retrouvé à 4 mètres du ballon sans rien comprendre à ce qui venait d’arriver. Curieusement, je n’avais pas bougonné (mais c’était l’entraînement), j’avais même trouvé cela agréable, c’est toujours excitant d’observer la manifestation d’un talent.

Enfin bon, là, coincé le long de cette ligne blanche avec trois gars sur le râble, je ne voyais pas bien comment il allait pouvoir s’en sortir.

Enfin si, moi, j’avais bien une solution. J’aurais frappé fort dans le ballon en espérant qu’il percute une des jambes voisines. Avec ce geste utile, j’aurais sans doute obtenu une touche, un gain très honorable vu les circonstances. Mais il était spécial ce Rémi, pas du tout adapté au haut niveau d’ailleurs, mais spécial c’est sûr, en tout cas pas le genre à abandonner la balle à l’adversaire ou à viser une simple remise en jeu. Je crois que pour lui, la pratique du football prenait véritablement sens dans ce type de configuration délicate, ces combats perdus d’avance, le reste l’intéressait beaucoup moins. Je me suis dit, il va peut-être jouer la faute, s’écrouler au contact d’un genou adverse ou mimer le déséquilibre, après tout ce sont des gestes qui appartiennent aussi au panel d’un joueur offensif. Personne ne lui en aurait voulu de ruser de la sorte, parce que là clairement, il n’y avait rien d’autre à faire. Il se trouvait à l’arrêt, encerclé dans un espace réduit, délimité par une ligne blanche et trois corps musculeux qui ne demandaient qu’à s’éprouver à son contact. Objectivement, il n’avait aucune chance de s’en sortir.

Un peu comme moi aujourd’hui. Mes adversaires sont un peu plus amicaux, leur chair est plus tendre, ils se permettent même des gestes d’affection, une forme de connivence qu’ils ont développée au fil des ans, mais je connais leur art de l’encerclement. Dans le fond, ils sont bien plus pressants et déterminés, et gagner une touche ne m’apportera rien, un petit sursis dérisoire, alors qu’il me faudrait une véritable bouffée d’oxygène. Je ne sais pas exactement combien ils sont à me cibler de la sorte. Je dirai au moins deux, peut-être trois. J’ai l’impression qu’ils se relaient, qu’ils s’accordent dans leur entreprise de récupération.

Pour en revenir à Rémi, il a trouvé la solution. Ne me demandez pas comment il a fait. Je sais juste que l’espace crucial qui lui faisait défaut, il l’a inventé entre les jambes du molosse qui était venu l’agresser, il a fait passer le ballon entre ces deux guibolles surpuissantes, avec une grâce et une facilité qui n’appartenaient qu’à lui. Et tandis que les deux couillons se percutaient et gênaient l’intervention du troisième défenseur, Rémi s’est détaché de la ligne, sans même chercher à accélérer.

C’est un geste comme celui-là dont j’aurai besoin aujourd’hui.

D’une manière générale, tous ces textes rédigés en première intention restaient bienveillants, amers et piquants parfois, mais globalement bienveillants, comme l’histoire de ce « Petit pont ». On restait sous le joug de la vérité sans pousser trop loin les portes de l’intimité, j’avançais à pas feutrés. Tout cela ne semblait pas si grave, c’est en tout cas ce que j’ai pu croire un temps. Comme si la vie vous laissait le choix. Mais c’est faux. L’envie, la peur, la culpabilité finissent par vous mettre en porte à faux. Elles vous conduisent, à travers ces petites proses affables, vers des chemins escarpés où les précipices sont visibles et où l’on sent la terre meuble sous ses pas hésitants.

Mes carnets noirs sont rangés au fond du placard, Clémentine n’est pas prête de les trouver. Elle n’y comprendrait pas grand-chose. Sur certaines pages, je parle parfois d’elle, un peu de nous aussi, mais toujours à demi-mot. Longtemps, je suis resté sur des stéréotypes de couple en difficulté, vous savez les choses qu’on dit souvent quand on entre dans la septième année. J’ai rédigé des phrases sur l’usure des corps, la perte d’identité, les caractères qui évoluent, le ventre qui ne s’arrondit pas, des éléments qu’on peut combattre avec un peu d’amour et d’attention. Et puis un jour, une phrase a jailli qui a bouleversé ma perception des choses.

C’est daté du 25 février, cela fait plus d’un an. D’une main un peu tremblante, j’avais écrit :

« Je n’ai pas envie de tromper ma femme, mais si je le faisais, je crois qu’elle s’en remettrait. »

Sur le coup, je n’avais pas bien compris. Certes, la notion de fidélité est un élément important au sein du couple, mais ce n’était pas à proprement parler une menace qui planait au-dessus de nos têtes. Pour tout dire, l’état des lieux que j’avais dressé à la hâte était même plutôt rassurant. Je n’éprouvais aucune envie de tromper ma femme, même s’il existait ici et là quelques tentations, il me suffisait de ne pas y donner suite, comme je l’avais fait depuis le début de notre relation. J’y parvenais sans trop d’efforts, la sexualité épanouie et assumée de Clémentine me suffisait amplement, même si dans ce domaine aussi, les choses avaient évolué. J’ai longtemps retourné cette phrase dans ma tête avant d’identifier ce qui m’effrayait vraiment dans cet agencement de mots. C’est évidemment la dernière assertion qui me plongeait dans l’embarras. Ma femme pourrait donc « se remettre » de mon infidélité. Pour bien faire les choses, j’ai pris un dictionnaire et j’ai cherché une définition précise de ce verbe pronominal. J’ai finalement trouvé cette proposition : « sortir d’une situation pénible et revenir à un meilleur état ». Voilà ce que je subodorais donc au sujet de la douce qui m’attendait couchée à la maison, elle pouvait « évoluer » sans moi vers un meilleur état. Je n’avais aucun élément tangible qui puisse nourrir ce postulat ni même le développer. Rien dans ses gestes ni dans ses paroles n’indiquait une possible mutation. Le doute n’existait que griffonné dans cette page de carnet, coincé entre une pensée sur le jeu et une réflexion sur l’automne. Ce n’était peut-être pas là qu’il était né, mais c’est ici que je lui avais donné forme.

Quelqu'un d'autre - Roman de Cédric Le Calvé

 

Rendez-vous à Amsterdam

Pierre avait renoncé au vol de nuit et aux embouteillages récurrents autour de l’aéroport de Schiphol. Depuis l’entrée des Pays-Bas au sein du pôle européen, la cité aux multiples canaux était devenue extrêmement difficile d’accès. Elle avait été autrefois le royaume des piétons et des vélos charpentés pour des voyages au long cours. En famille, en amoureux ou en solitaire, les cyclistes traversaient alors la ville comme on découpe une lamelle de beurre, sans résistance, avec un appétit gourmand. Cette époque, que Pierre avait fugacement connue, était aujourd’hui complètement révolue. À tel point qu’il se demandait s’il ne magnifiait pas un peu cette vision enchanteresse, comme il le faisait parfois quand il laissait des souvenirs de jeunesse réchauffer son cœur fatigué. Amsterdam, aujourd’hui, était devenue une sorte de blockhaus, une citadelle fortifiée de béton ou le nomadisme n’avait plus cours.

Le conseil municipal avait cédé aux exigences du pragmatisme et voté l’édification de lourdes infrastructures autour de ses axes principaux. Les tunnels, les ronds-points, les voies de dégagement, les parkings à ciel ouvert s’étaient multipliés jusqu’à gangrener le cœur de la cité. L’avenir s’inscrivait donc dans une forme de retour moyenâgeux où une architecture métallique, complétée par le béton cellulaire et l’acier empêchait l’accès fortuit, innocent ou simplement hasardeux au sein de la capitale batave. L’adhésion au pôle européen était à ce prix. Le train était devenu le moyen de locomotion le plus efficace pour percer l’enceinte de la ville. Et Pierre, en deux clics et un paiement immédiat avait pu réserver une place pour un départ en début d’après-midi.

Un e-mail était tombé la nuit précédente, à 2 heures 43 minutes précisément, il confirmait la tenue de la conférence extraordinaire prévue le 12 dans la neuvième capitale.

Le communiqué, impérieux et succinct, suggérait de réserver une chambre pour trois jours dans les lieux de convention habituelle. Il avait respecté le protocole et opté pour une suite à l’Ambassador le long de l’avenue Strassburger. Tout cela ne lui disait rien qui vaille.

Ces nouvelles en cascade déréglaient une mécanique devenue fragile au fil du temps, elles puisaient dans une source vitale qu'il avait longtemps cru intarissable, mais qui s’était atrophiée au contact de la solitude et de l’ennui. Depuis quelques mois, des pensées volatiles, capricieuses et blessantes se baladaient dans sa tête jouant avec une cruelle malice à piquer leur créateur. Pour lutter contre ces indésirables envahisseurs, il essayait de rester en action, même si parfois, ces ébauches de mouvement pouvaient apparaître dérisoires.

Ainsi ce matin, il avait passé une bonne partie de son temps dans l’appartement, il avait changé le sac de la poubelle, repeint en bleu la porte de la cuisine, consacré une bonne heure à ranger et à nettoyer sa chambre, puis il s’était mis en tête de classer des CD obsolètes qu’il n’écouterait sans doute plus jamais.

Il n’avait laissé aucune prise à la pensée et à la rêverie qui sous des allures affables, il le savait, le conduiraient tout droit sur des chemins incertains où il n’était jamais bon de s’engager.

Quoi qu’il en soit, dans ce petit monde au ralenti, ce nouveau départ pour Amsterdam était un singulier contretemps, le quinquagénaire amaigri allait revenir sous les feux de la rampe pour quelques heures au moins, et loin de l’enchanter, cette perspective à présent lui faisait peur.

Tout cela arrivait trop tard. La pièce qui se jouait sans lui depuis bientôt un an était devenue une production internationale dont le scénario était régulièrement en cours de réécriture, même l’ordre des actes avait peu d’importance, les auteurs exploraient simultanément plusieurs pistes sans savoir d’ailleurs où elles allaient les conduire.

Pierre y avait tenu autrefois le rôle principal, une participation majeure pour laquelle il avait payé le prix fort. Et voilà maintenant que l’État français le rappelait et exigeait sa contribution active. Il aurait pu refuser, ce n’est pas le travail qui manquait, avec toutes ces portes à repeindre, ces bols à empiler et les livres de la bibliothèque qu’il faudrait également classer par genre, par auteur, par taille, par poids, par titre, il avait l’embarras du choix.

Mais la convocation avait des accents de mise en demeure et Pierre, c’est un fait qui le troublait parfois, n’aimait pas vraiment les complications. Alors pour un week-end, il allait devoir oublier son dos douloureux et sa fiancée envolée et reprendre encore une fois la chronologie immuable de cette singulière nuit étoilée.

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