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Une femme pleure

La femme en pleurs était montée dans le train à un arrêt situé à une heure de Paris. Moi, j’étais déjà là, assise sur la banquette située dans l’entrée du wagon où l’on pouvait s’entasser à trois ou quatre, selon l’affluence. Une personne me séparait d’elle. Je n’ai pas compris tout de suite à quoi correspondait ce bruit qui envahissait l'espace, incrédule. Mais oui, c’était bien cela, le flot de ses sanglots qu’elle ne pouvait et ne semblait pas tenter de réprimer. Les deux femmes face à elle qui discutaient et perturbaient ma lecture depuis le début du voyage, cessèrent leur babillage. Heureusement, le bruit du train couvrait un peu cette souffrance.

Une des deux femmes lui demanda si elle pouvait lui venir en aide de quelque manière que ce soit. Je l’admirais, jamais je n’aurais osé. Et puis qu’est-ce qu’on aurait pu faire ? Ressusciter son enfant mort ? La guérir de son cancer d’un coup de baguette magique ? Faire disparaître subitement la maîtresse de son mari ? Certainement pas. Elle n’était plus toute jeune, ni vieille non plus, entre deux âges comme on dit. Brune, les cheveux mi-longs, probablement plutôt jolie, si les sanglots n’avaient pas déformé ses traits. Avait-elle perdu un proche ? Un mari ? Un fils ? Tout un chacun dans ce train se posait la question et aurait aimé qu’elle se raconte, qu’elle se confie à nous, pauvres témoins accidentels de son malheur. Pouvait-on prendre le train de bon matin et se rendre à son travail quand on souffrait autant ? La réponse devait être « oui ». Avait-elle été trompée, humiliée par la personne qui partageait sa vie ? Lui avait-on annoncé la présence d’une maladie incurable, chez elle, ou chez un proche ? L’ensemble des voyageurs assis autour d’elle souffrait avec elle, ce fut du moins mon impression. J’avais à mon tour les larmes aux yeux. Je l’imaginais se lever, sécher plus ou moins ses joues et nous conter son histoire.

« Mesdames et Messieurs, j’ai déjà pleuré toute la nuit et je suis désolée de vous imposer mon chagrin ce matin, mais cela dépasse ma volonté. Quand je suis rentrée hier soir, j’ai trouvé une enveloppe dans ma boîte à lettres, non timbrée. Elle y avait été déposée. Mon prénom figurait sur cette missive qui me paraissait bien mystérieuse. » Tous les voyageurs retenaient leur souffle, se demandant si elle allait poursuivre, avides de connaître la suite. Son discours était interrompu par ses sanglots qu’elle tentait en vain de ravaler. Un homme fut pris d’une quinte de toux. Plusieurs personnes le toisèrent d’un regard noir.

Elle poursuivit : « J’ai bien évidemment reconnu l’écriture de ma mère. Pour quelle raison avait-elle besoin de m’écrire ? Avait-elle un chèque à me déposer, je lui faisais parfois quelques courses ? Lui avais-je demandé de me recopier une recette comme cela arrivait de temps en temps ? Je n’en avais pas le souvenir. Non, il s’agissait d’autre chose. Il n’y avait qu’un feuillet à l’intérieur, recto-verso. Dans cette lettre, elle me disait qu’elle m’aimait et m’aimerait toujours, même dans la mort, qu’il était inutile que je porte le deuil, je devais toujours rester gaie et ne surtout pas culpabiliser. Mais elle s’en allait, sa décision était prise, elle ne supportait plus sa vie. Elle avait pris rendez-vous, en Suisse, et quand je lirais cette lettre, ce serait fait. Vous comprenez, elle n’est même pas venue m’embrasser, me serrer dans ses bras. Elle est partie. »

Elle avait déclamé la fin de son récit d’une traite, sans reprendre son souffle, sans que personne ne l’interrompt. Tous les passagers étaient restés suspendus à ses lèvres.

Puis, elle se laissa retomber sur son siège, comme épuisée, le regard perdu.

Personne n’osa poser de question, pour ne pas raviver sa douleur ou par pudeur. Même celle qui avait proposé son aide. Elle ne pleurait plus. Avoir partagé sa souffrance avec nous l’avait semble-t-il soulagée, délivrée du poids qui pesait sur elle depuis la veille.

Elle resta assise mais reprit son discours :

« J’aurais pu l’accompagner, si elle me l’avait demandé. Je ne sais pas. Par moments, je me dis qu’elle ne m’aimait pas, elle ne pouvait avoir de l’amour pour moi, sinon elle n’aurait pas pu passer à l’acte. Une mère peut-elle cesser d’aimer ses enfants ? À moins qu’ils n’aient commis une abomination, et encore. Mais moi, moi Messieurs Dames, je n’ai rien fait. Ou bien n’a-t-elle jamais commencé à m’aimer ? Non, je ne peux pas croire ça.

Quand mon père est « parti », comme on dit, j’ai toujours été là, auprès d’elle, à lui apporter mon soutien. Mais là, je n’ai rien vu venir. M’étais-je éloigné d’elle inconsciemment ? Est-ce qu’elle a commis ce geste à cause de moi ? Est- ce que j’aurais pu éviter cela ? »

Nous restions muets, incapables de prodiguer le moindre conseil. C’était difficile de se mettre à sa place. Je me gardai bien d’ouvrir la bouche, ne pouvant en aucun cas prendre la parole devant des inconnus, sans être préparée. Une petite voix s’éleva malgré tout, dans la stupeur générale, une toute petite femme de type asiatique, sans accent, tenta de la rassurer : « Ce n’est pas votre faute, elle l’aurait fait, de toute façon ». « Vous voulez dire avec ou sans moi dans sa vie, c’est ça ? Vous devez avoir raison ».

Je sortis de ma léthargie, brusquement, dans un sursaut. La femme était toujours assise là et semblait s’être un peu calmée. Elle n’avait rien dit, j’avais tout imaginé. Le train arriva en gare ; elle descendit sur le quai avec le flot de passagers et se perdit dans la foule qui se dirigeait vers la bouche de métro la plus proche.

Je la revis quelques jours plus tard, dans ce même train, presque à la même place. Son visage semblait apaisé, elle ne pleurait plus.

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